Sainte Anne sauve de l’esclavage et du naufrage

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Un capitaine de Nantes, ayant appris que son fils avait été vendu à des Turcs par des corsaires qui l’avaient fait prisonnier, prit le parti, dans sa douleur, d’aller en Orient pour traiter de sa rançon. Mais comme il traversait la Méditerranée, lui-même fut assailli par les pirates, et traîné en esclavage sur les côtes d’Afrique.

Trois ans se passèrent au milieu des plus indignes traitements. D’ailleurs plus d’espoir de retrouver son fils et de revoir sa bien-aimée Bretagne.

Mais le moyen de les oublier?

Depuis longtemps le malheureux n’attendait plus de consolations que de la mort; et néanmoins, sur son brûlant rivage, les souvenirs du climat plus doux de sa patrie et des beaux jours de sa liberté avaient beau empoisonner ses maux présents, il n’avait pas la force de s’y soustraire.

Dans une de ses longues et désolantes rêveries, il se rappelle ce qu’il avait jadis entendu dire au pèlerinage de sainte Anne d’Auray, où tant de malheureux avaient su trouver des consolations inespérées. Cette pensée le frappe : pourquoi ne pas recourir lui-même à la douce et puissante patronne de son pays. Refuserait-elle sa pitié à un pauvre père qui n’est si malheureux que pour avoir tant aimé son fils malheureux?

Une voix intérieure lui dit que non; et bientôt une confiance extraordinaire lui garantit son prochain bonheur.

Il fait vœu de venir, s’il réussit à se sauver, jusqu’au sanctuaire de sainte Anne, en mendiant son pain.

À présent, il ne songe plus qu’aux moyens de s’évader.

Son maître habite sur le bord de la mer, et se relâche parfois dans la sévérité de la surveillance.

Le prisonnier arrête son projet en conséquence. Six compagnons d’infortune sont mis dans le complot; et il avise avec eux aux moyens de se procurer une barque ou un radeau.

De barque, point.

Ils prennent alors de longs et forts roseaux, les lient étroitement ensemble; de mauvaises toiles cirées servent à les calfater : voilà le navire.

S’aventurer sur un pareil esquif, pour affronter une mer si souvent terrible, presque sans provisions, et pour un voyage dont rien ne peut déterminer la durée, c’est s’exposer à une perte inévitable.

Mais ils sont prêts à braver le danger; et, sans boussole, sans voiles, presque sans gouvernail, ils se mettent à ramer vers la France.

La moindre brise qui soulève les flots peut les engloutir. Et voilà que soudain, le ciel s’obscurcit; des vents sourds commencent à mugir; la tempête se déclare.

Ils voient, du haut des vagues, de grands navires qui se brisent et s’abîment; et eux ballottés sur leurs roseaux par une mer en fureur, ne peuvent regarder que comme un nouveau miracle chaque instant qui prolonge leur vie.

Il est clair qu’une puissance invisible les protège. Aussi ne cessent-ils d’invoquer sainte Anne :

« Soutiens dans la tourmente
Tes pauvres matelots;
Sauve leur barque errante
De la fureur des flots. »

Deux jours et deux nuits de fatigues et d’angoisses s’écoulent, et la terre n’apparaît pas encore.

Un troisième jour se passe, un quatrième, sans que l’on découvre aucun rivage… N’échapperont-ils donc à la tempête que pour succomber à la faim qui les dévore, et sainte Anne ne les aurait-elle arrachés à l’esclavage que pour les laisser périr dans les flots.

Enfin, le cinquième jour, une voix crie : Terre! – C’est Majorque et le port de Palma. Ils sont sauvés!

Lorsque du rivage on aperçut ce singulier navire, personne ne pouvait comprendre comment il se soutenait sur les flots.

La surprise augmenta quand, après le débarquement, on vit la nacelle s’enfoncer d’elle-même.

Les heureux passagers racontèrent alors leur miraculeuse délivrance. Les habitants, émerveillés, les comblèrent d’attentions et les mirent à même d’accomplir sans retard leur promesse.

On retira de la mer l’épave du radeau et on l’exposa dans l’église comme un monument à la gloire de sainte Anne.

*  *  *

Le lecteur se demande maintenant ce qu’il advint du fils du capitaine. Fut-il délivré, lui aussi, et son père eut-il la joie de le serrer dans ses bras? Nous l’ignorons.

Mais si la bonne sainte Anne, qui, comme Marie et Joseph, n’est jamais invoquée en vain, ne lui fit pas revoir sa patrie terrestre, elle aura voulu l’introduire certainement dans la Patrie céleste. C’est le véritable port de l’âme et le séjour de la vraie liberté que personne ne peut ravir.

Le Lis de saint Joseph – juillet 1898  - Variété – p. 212

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